Bagnard
Le bagnard

Les recherches généalogiques sont une source inépuisable de découvertes surprenantes sur notre famille. Si les actes d’état civils nous informent sur les naissances, les mariages et les décès de nos ancêtres, il est toujours intéressant de creuser dans d’autres sources pour en savoir plus sur leur vie. Les archives judiciaires nous permettent de connaître les petits travers ou écarts à la loi de certains.

Un de mes ancêtres Jean-Louis Allaire a eu plus d’une fois affaire à la justice des hommes et ce sont ses petites péripéties judiciaires que j’ai décidé de vous raconter aujourd’hui.

Jean-Louis Allaire du village de Telhouët

Telhouët de nos jours sur Google Map
Telhouët au XVIIIème siècle sur la carte de Cassini

Tout commence au début du règne du roi Louis XVI à Paimpont au village de Télhouet situé au sein de la mythique forêt de Brocéliande. En ce 23 juin 1777, Catherine Grosset, épouse de Joseph Allaire donne naissance à un énergique garçon. Baptisé dans la journée comme il est d’usage, il est prénommé Louis-Jean, prénoms qu’il inversera en se faisant appeler Jean-Louis tout au long de sa vie d’adulte. Le père du petit garçon est marchand de fil comme son père et son grand-père avant lui.

En 1789, Jean-Louis se retrouve orphelin de père. Il a à peine 12 ans. Pour aider sa famille,  il reprend tout naturellement le commerce familial en devenant à son tour marchand. À 20 ans, il est déjà sur les routes de Bretagne. Une délivrance de passeport en 1797 nous montre qu’il se déplace en tant que marchand à plus de 50 km de chez lui jusqu’aux villes de Loudéac et de Josselin.

La prison pour dettes

Sans l’expérience de son père, Jean-Louis commet quelques erreurs et s’endette auprès d’un autre marchand, Joseph Georges, du village de Fourneau à Paimpont. La somme dûe est importante : 3487 francs et 37 centimes.

Sachant qu’un ouvrier gagne à l’époque en moyenne 2 francs par jour et que le prix d’une vache est de 250 francs, vous imaginez bien que son créancier ne va pas attendre sagement le paiement de la dette du jeune homme. 

L'arrestation

Fatigué de ne pas recevoir son dû, Joseph Georges, lui intente un procès. Le 12 Thermidor an X de la République (31 juillet 1802), le citoyen Jean-Louis Allaire est condamné par le tribunal de Montfort à rembourser sa dette. Ne pouvant la payer, deux gendarmes à cheval viennent l’arrêter chez lui le 14 août 1802 et le conduisent à la maison d’arrêt de Rennes. 

A notre époque, se faire emprisonner pour une dette peut nous paraître surprenant. Cette pratique mise en place en 1303 par Philippe Le Bel sera abolie en 1867. Elle avait pour objectif de mettre la pression sur le débiteur pour qu’ils vendent tous ces biens pour payer ce qu’il devait.

La condamnation au bagne

Combien de temps Jean-Louis est-il resté dans sa prison ? Y a t’il fait de mauvaises rencontres ? Nous n’en savons rien, mais quelques mois plus tard, le 18 avril 1803, Jean-Louis est à nouveau devant un juge. Il est condamné cette fois-ci par le tribunal spécial de Nantes pour plusieurs faux en effet de commerce à six ans de fers, c’est à dire aux travaux forcés, au bagne !

Le procès

La flétrissure et l'exposition en place public

Flétrissure
La flétrissure
Exposition du condamné en place publi
L'exposition en place public des condamnés

Après sa condamnation, Jean-Louis est amené à pied sur la place de la Révolution, l’actuelle place du Bouffay de Nantes. Les gendarmes l’attachent au centre de la place. Au-dessus de sa tête est placé un écriteau portant en caractères gros et lisibles ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation.

Un homme s’approche de lui. C’est le bourreau de Nantes! D’un geste rapide, il attrape dans le brasero situé prêt du condamné un tison dont l’extrémité en forme de F inversé est rougie par la chaleur et l’applique sans fléchir sur le front du pauvre Jean-Louis. La douleur est terrible. Le voilà marqué à tout jamais de la lettre F des faussaires.

Jean-Louis demeure exposé ainsi aux regards du peuple durant la journée entière.

Ce marquage au fer rouge, la flétrissure, avait pourtant été abolie en septembre 1791 « en tant que peine immorale, sans que dans aucun cas, elle peut être d’une utilité réelle », mais le Premier Consul, Napoléon Bonaparte, l’a rétabli quelques mois plus tôt en 1802 pour le plus grand malheur de Jean Louis.

Le voyage de la chaîne

Le calvaire de Jean-Louis ne fait que commencer. Le lendemain, il est regroupé avec les autres condamnés dans la cour de la maison d’arrêt de Nantes. Des fers sont installés au cou et aux pieds de chacun. Deux solides chaînes sont placées au travers de leurs fers afin de les lier les uns aux autres et d’éviter toute évasion.

L’humiliation qu’avait subi Jean-Louis la veille sur la Place de la Révolution se poursuit avec ce transport par chaîne sur les routes de Bretagne. Lors de la traversée des villes et villages, lui, le nouveau paria doit subir les insultes et les quolibets de la foule, elle-même à la fois fascinée et effrayée par cette cohorte de criminels enchaînés.

Au bout d’un pénible et épuisant voyage, le surprenant cortège rejoint le 23 avril le terrible bagne de Brest. C’est là que Jean-Louis doit y passer les 6 prochaines années.

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Le passage de la chaîne

L'admission au bagne de Brest

C’est le registre des admissions qui nous permet de découvrir à quoi ressemblait Jean-Louis à son arrivée au bagne.

Agé de 25 ans, il mesure 1m70, a des cheveux et sourcils châtains, une barbe mêlée de roux, un visage ovale, large et plat, légèrement marqué de petite vérole, des yeux gris marbré, un nez long tournant à droite, une bouche grande, un menton large et avancé, et front moyen avec une cicatrice au milieu marqué de la lettre F.

Il est à présent identifié sous le matricule 5270.

La vie au bagne de Brest

Sortie bagne

La nouvelle résidence de Jean-Louis, le Bagne de Brest, a accueilli ses premiers bagnards en 1749 et en accueillera plus de 60 000 tout au long des ses 106 ans d’histoire dont certains sont rentrés dans la postérité. C’est le cas du célèbre Vidocq qui s’en est évadé en 1798, 4 ans avant l’arrivée de Jean-Louis, et qui a été ensuite un efficace chef de la Sureté pendant la Restauration.

Les conditions au bagne sont dures. Un tiers des prisonniers meurent durant leur détention.

À son arrivée, le forçat est lavé et ses cheveux sont coupés. Il reçoit alors son paquetage de bagnard. Pour une peine à durée déterminée, il doit porter le bonnet rouge et s’il est condamné à perpétuité, un bonnet vert. Une chaîne de plus de 2 kg est attachée à son pied et suspendue à une ceinture en cuir. Le prisonnier est ensuite lui-même attaché à un autre détenu pour une période d’au moins 3 ans.

Les bagnards servent de main d’œuvre au sein de l’Arsenal de Brest. Les nouveaux arrivants sont soumis à la grande fatigue, ce sont les travaux les plus pénibles (Taille de pierre, sciage de long, …) sous la surveillance des terribles gardes-chiourmes. Après 3 ans, si le forçat a fait preuve de bonne conduite, il peut être détaché de son binôme et redirigé vers les travaux de petite fatigue (travaux dans les ateliers, travaux d’artisanat) qui sont eux rémunérés.

Enfin libre!

Signature de Jean-Louis Allaire

Au bout de 6 longues années, le 23 avril 1809, Jean-Louis est enfin libéré. Il a 31 ans. Il rejoint son village de Telhouët, mais il est à présent connu comme étant l’ancien bagnard et sa cicatrice en forme de F sur le front rappelle ses crimes à ceux qui le croisent. Jean-Louis a la ferme intention de se réinsérer dans la société et s’en sortir. Il reprend alors son activité de marchand. 

Pas si facile de se marier

UNE NOCE EN BRETAGNE. LELEUX Adolphe-Pierre (1812 - 1891)
UNE NOCE EN BRETAGNE. LELEUX Adolphe-Pierre (1812 - 1891)

A 35 ans, il tombe sous le charme de Constance, une belle jeune fille de 19 ans. Il décide de la proposer en mariage, mais avec son passé de bagnard, il n’est pas forcément le meilleur parti. Le père de la jeune fille, Pierre Morfouesse, le terrible patriote qui terrorisait les royalistes de Concoret pendant la Révolution, apprécie peu cette demande et décide de formaliser son opposition à la célébration du mariage de sa fille auprès de Monsieur Frénel, huissier auprès du tribunal de Montfort le 6 mai 1812. 

Jean-Louis a survécu aux dures conditions du Bagne de Brest. Il n’est pas homme à baisser les bras devant une difficulté. Il est résolu à épouser Constance et s’engage dans de longues négociations avec Pierre Morfouesse. Au bout de deux longs mois, Pierre donne enfin son consentement et le 9 juillet Jean-Louis peut enfin épouser la belle Constance. 

Le jeune couple s’installe à Concoret où vont naître 11 enfants. Jean-Louis y est cultivateur et aussi marchand de vaches.

Le recensement de l’année 1846 nous apprend que Jean-Louis s’est installé dans le bourg de Concoret. Il a alors âgé de 69 ans. Il vit avec son épouse, quatre de ces enfants à présent adultes et Marie Thomas, une jeune bergère âgée de 13 ans. Il était d’usage pour les habitants du bourg d’accueillir dans leur foyer de jeunes adolescents pour s’occuper des bêtes ou assurer des tâches domestiques.

Une fin de vie quelque peu agitée

Condamnation de Jean-Louis Allaire en 1851
Extrait de Mauvais coups et coups du sort de Paimpont et du canton de Plélan au tribunal de Montfort - Les dossiers correctionnels de Montfort de 1800-1870 - Hervé TIGIER

Le 20 juin 1851, Jean-Louis est encore une fois devant un juge, celui du Tribunal de Montfort, qui le condamne pour outrages par paroles et par gestes envers les gendarmes de Saint Méen le 31 mai à 30 francs d’amende plus les frais de justice de 13 francs et 50 centimes.

Pour quelles raisons s’est-il énervé contre les gendarmes? Lui ont-ils rappelé son passé d’ancien bagnard? Les archives du Tribunal de Montfort nous permettront peut-être un jour de le découvrir.

Trois ans après l’altercation avec les gendarmes, Jean-Louis quitte ce monde entouré de sa famille dans sa maison du bourg de Concoret le 29 septembre 1854 à l’âge de 77 ans.

Un sacré héritage

Malgré son passage au bagne et son horrible et infamante cicatrice sur le front, Jean-louis a réussi sa réinsertion en se construisant une grande et belle famille et en développant des activités avec sa ferme et son commerce de marchand de vaches qui ont bénéficié à sa descendance.

En effet, après son décès, son fils Emmanuel se marie et installe sa nouvelle famille dans la maison Allaire. Il reprend l’activité de marchand de bestiaux de son père. Il fait toutes les foires et marchés de la région pendant que sa femme et ses enfants s’occupent de la ferme. Les affaires sont prospères. En 1880, la famille Allaire possèdent plusieurs des maisons du bourg de Concoret.

La Maison Allaire dans le bourg de Concoret
La maison Allaire dans le bourg de Concoret

Mon arrière-arrière-grand-mère, la fille d’Emmanuel, Marie Allaire, reprend le flambeau et la légende familiale raconte que quand elle revenait après avoir vendu ses bêtes aux foires de la région, les ventes étaient tellement bonnes que tout l’argent récolté recouvrait entièrement la grande table en bois familiale.

Les Allaires, une dynastie de marchands

L’arbre généalogique de Jean-Louis Allaire montre qu’il descend d’une longue lignée de marchands, principalement des marchands de fil. Il a changé le négoce familial en vendant des bestiaux. Ce goût pour le commerce, il l’a transmis à plusieurs de ces descendants.

Les Allaires une dynastie de marchands
Les Allaires, une dynastie de marchands

Jean-Louis Allaire et la généalogie génétique

Une analyse ADN m’a permis de confirmer mon lien génétique avec Jean-Louis Allaire grâce à l’étude des ancêtres des correspondants avec lesquels je cousine génétiquement. Jean-Louis Allaire m’a donc bien transmis une partie de son ADN.

Lien ADN avec JL Allaire

Nouvelles enquêtes en perspective

Ce petit article permet de dresser le parcours d’un homme qui au cours de sa vie a été confronté plusieurs fois à la justice des hommes, mais qui malgré tout semble avoir réussi sa vie.

Pour mieux comprendre Jean-Louis et mieux savoir qui il était,  plusieurs informations nous manquent. Il serait intéressant de retrouver les jugements auxquels a été soumis Jean-Louis, peut-être aurons-nous la chance d’y retrouver ses témoignages.

Les prochaines étapes seront donc de retrouver (s’ils existent encore) :

♦  Le jugement rendu par le tribunal de 1ère instance de l’arrondissement de Montfort du 12 Messidor an X (1er juillet 1802) entre Joseph Georges, marchand, demeurant à Fourneau commune de Paimpont, demandeur et Jean Louis Allaire, Marchand, défendeur.

♦ Le jugement rendu par le tribunal spécial de Nantes du 28 Germinal an 11 (18 avril 1803) pour plusieurs faux en effet de commerce qui l’a condamné à six ans de fers.

♦ L’ opposition au mariage du beau-père Pierre Morfouesse, rentier, auprès de l’huissier Frénel près du tribunal de Montfort le 6 mai 1812.

♦ L’acte de consentement de mariage avec Constance Marie Morfouesse fait le 8 7 1812 à Ploermel par les notaires Breban et Degoule

♦ Le jugement par le tribunal de Montfort du 20 juin 1851 pour outrages par paroles et par gestes envers les gendarmes de Saint-Méen.

Plein de belles recherches en perspective!

Si vous aussi, vous avez des ancêtres qui ont eu affaire avec la justice, partagez en commentaire vos découvertes.

Sources

♦ Le Pouvoir d’achat sous le Consulat et l’Empire :  https://vivelempereur67.skyrock.com/2222586781-Le-pouvoir-d-achat-sous-le-Consulat-et-l-Empire.html

♦ Prison pour dettes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Prison_pour_dettes

♦ Bagne de Brest : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bagne_de_Brest

♦ La marque judiciaire jusqu’en 1832 : entre rupture et continuité : https://books.openedition.org/pur/132363?lang=fr

♦ Dossier pédagogique Bagne Arsenal :  https://musee.brest.fr/fileadmin/imported_for_brest/fileadmin/Sites_dedies/Musee/Documents/expositions_temporaires/5_Bagne_Arsenal/Dossier_pedagogique_Bagne-Arsenal.pdf

♦ Notes d’un ancien de Concoret en 18880 par M. le Chanoine MAUNY: http://victor.rolland.free.fr/1880

♦ Rennes (Ille-et-Vilaine, France) | 1800 – 1802 | 5 Y 4 – Registres d’écrou : https://www.geneanet.org/archives/registres/view/218128/186

♦ Registre des passeports du canton de Plélan, 9 nivôse an VI au 9 pluviôse an VIII AD35 – L 1573: https://www.geneanet.org/archives/registres/view/38287/67

♦ Service historique de la Défense de Brest – Registre 2 O 22 du bagne de Brest: https://bibnumcrbc.huma-num.fr/items/show/2705#?c=0&m=0&s=0&cv=59&xywh=4322%2C430%2C4447%2C2283

♦ Bagnards originaires du Nord-Ouest de la France: https://www.galfor.fr/liste.php

Archives à consulter pour les prochaines recherches sur Jean-Louis:

♦ Archives d’Ille et Vilaine – Fonds du tribunal de première instance de Montfort : 3 U 2 1 – 1054

♦ Archives de Loire Atlantique – Tribunal special an X-an XIII – Procédures criminelles: 3 U 1-2

♦ Archives de Loire Atlantique – Registre de jugements (concerne aussi le Tribunal spécial). 15 floréal an VIII – 16 octobre 1810: 2 U 1

♦ Archives Morbihan – 6E – Notaires- Études de Ploermel – (NºXL)


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