Bagnard
Le bagnard

Les recherches généalogiques sont une source inépuisable de découvertes surprenantes sur notre famille. Si les actes d’état civils nous informent sur les naissances, les mariages et les décès de nos ancêtres, il est toujours intéressant de creuser dans d’autres sources pour en savoir plus sur leur vie. Les archives judiciaires nous permettent de connaitre les petits travers ou écarts à la loi de certains.

Un de mes ancêtres Jean-Louis Allaire a eu plus d’une fois affaire à la justice des hommes et ce sont ces petites péripéties judiciaires que j’ai décidé de vous raconter aujourd’hui.

Jean-Louis Allaire du village de Telhouët

Tout commence au début du règne du roi Louis XVI à Paimpont au village de Télhouet situé au sein de la mythique forêt de Brocéliande. En ce 23 juin 1777, Catherine Grosset, épouse de Joseph Allaire donne naissance à un énergique garçon. Baptisé dans la journée comme il est d’usage, il est prénommé Louis-Jean, prénoms qu’il inversera en se faisant appeler Jean-Louis tout au long de sa vie d’adulte. Le père du petit garçon est marchand de fil comme son père et son grand-père avant lui.

Son père meurt en 1789. Jean-Louis n’a que 12 ans, mais il reprend tout naturellement le commerce familial en devenant à son tour marchand.

La prison pour dettes

Sans l’expérience de son père, Louis Jean commet quelques erreurs et s’endette auprès d’un autre marchand, Joseph Georges, du village de Fourneau à Paimpont. La somme dûe est importante : 3487 francs et 37 centimes.

Sachant qu’un ouvrier gagne à l’époque en moyenne 2 francs par jour et que le prix d’une vache est de 250 francs (1), vous imaginez bien que son créancier ne va pas attendre sagement le paiement de la dette du jeune homme. 

L'arrestation

Fatigué d’attendre, Joseph Georges, lui intente un procès. Le 12 Thermidor an X de la République (31 juillet 1802), le citoyen Jean-Louis Allaire est condamné par le tribunal de Montfort à rembourser sa dette. Ne pouvant la payer, deux gendarmes à cheval viennent l’arrêter chez lui le 14 août 1802 et le conduisent à la maison d’arrêt de Rennes. 

A notre époque, se faire emprisonner pour une dette peut nous paraître surprenant. Cette pratique mise en place en 1303 par Philippe Le Bel sera abolie en 1867. Elle avait pour objectif de mettre la pression sur le débiteur pour qu’ils vendent tous ces biens pour payer ce qu’il devait(2)

La condamnation au bagne

Combien de temps Louis-Jean est-il resté dans sa prison ? Y a t’il fait de mauvaises rencontres ? Nous n’en savons rien, mais quelques mois plus tard, le 18 avril 1803, Louis-Jean est à nouveau devant un juge. Il est condamné cette fois-ci par le tribunal spécial de Nantes pour plusieurs faux en effet de commerce à six ans de fers, c’est à dire aux travaux forcés, au bagne !

Le procès

La flétrissure et l'exposition en place public

Flétrissure
La flétrissure
Exposition du condamné en place publi
L'exposition en place public des condamnés

Après sa condamnation, Louis-Jean est amené à pied sur la place de la Révolution, l’actuelle place du Bouffay de Nantes. Les gendarmes l’attachent au centre de la place. Au-dessus de sa tête est placé un écriteau portant en caractères gros et lisibles ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation.

Un homme s’approche de lui. C’est le bourreau de Nantes! D’un geste rapide, il attrape dans le brasero situé prêt du condamné un tison dont l’extrémité en forme de F inversé est rougie par la chaleur et l’applique sans fléchir sur le front du pauvre Jean-Louis. La douleur est terrible. Le voilà marqué à tout jamais de la lettre F des faussaires.

Jean-Louis demeure exposé ainsi aux regards du peuple durant la journée entière.

Ce marquage au fer rouge, la flétrissure, avait pourtant été abolie en septembre 1791 « en tant que peine immorale, sans que dans aucun cas, elle peut être d’une utilité réelle », mais Napoléon Bonaparte l’a rétabli quelques mois plus tôt en 1802 pour le plus grand malheur de Jean Louis.

Le voyage de la chaîne

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Le passage de la chaîne

Le lendemain, Jean-Louis est regroupé avec les autres condamnés dans la cour de la maison d’arrêt de Nantes. Des fers sont installés au cou et au pied de chacun. Deux solides chaînes sont placées au travers de leurs fers afin de les lier les uns aux autres et d’éviter toute évasion. L’humiliation qu’avait subi Jean-Louis la veille sur la Place de la Révolution se poursuit avec ce transport par chaîne sur les routes de Bretagne. Au bout d’un pénible et long voyage, le surprenant cortège rejoint le 23 avril le terrible bagne de Brest. C’est là que Jean-Louis doit y passer les 6 prochaines années.

L'admission au bagne de Brest

Le registre des admissions nous permet de découvrir à quoi ressemblait Jean-Louis.

Agé de 25 ans, il mesure 1m70, a des cheveux et sourcils châtains, une barbe mêlée de roux, un visage ovale, large et plat, légèrement marqué de petite vérole, des yeux gris marbré, un nez long tournant à droite, une bouche grande, un menton large et avancé, et front moyen avec une cicatrice au milieu marqué de la lettre F.

Il est à présent identifié sous le matricule 5270.

La vie au bagne

Enfin libre!

Au bout de 6 longues années, le 23 avril 1809, Jean-Louis est enfin libéré. Il a 31 ans. Il rejoint son village de Telhouët, mais il est à présent connu comme étant l’ancien bagnard et sa cicatrice en forme de F sur le front rappelle ses crimes à ceux qui le croisent. Jean-Louis a l’intention de se réinsérer dans la société et s’en sortir. Il reprend alors son activité de marchand. 

Pas si facile de se marier

A 35 ans, il tombe sous le charme de Constance, une belle jeune fille de 19 ans. Il décide de l’épouser, mais avec son passé de bagnard, il n’est pas forcément le meilleur parti. Le père de la jeune fille, Pierre Morfouesse, le terrible patriote qui terrorisait les royalistes de Concoret pendant la révolution, apprécie peu la demande en mariage et décide de formaliser son opposition à la célébration du mariage de sa fille auprès de Monsieur Frenel, huissier près du tribunal de Montfort le 6 mai 1812. Jean-Louis a survécu aux dures conditions du Bagne de Brest. Il n’est pas homme à baisser les bras devant une difficulté. Il est résolu à épouser Constance et s’engage dans de longues négociations avec Pierre Morfouesse. Au bout de deux longs mois, Pierre donne enfin son consentement et le 9 juillet Jean-Louis peut enfin épouser la belle Constance. 

Le jeune couple s’installe à Concoret où vont naître 11 enfants. Jean-Louis y est cultivateur et aussi marchand de vaches.

Le recensement de l’année 1846 nous apprend que Jean-Louis s’est installé dans le bourg de Concoret. Il a alors 69 ans. Il vit alors avec son épouse, quatre de ces enfants à présent adulte et Marie Thomas, une jeune bergère âgée de 13 ans. Il était d’usage pour les habitants du bourg d’accueillir dans leur foyer de jeunes adolescents pour s’occuper des bêtes ou assurer les tâches domestiques.

Une fin de vie quelque peu agitée

Le 20 juin 1851, Jean-Louis est encore une fois devant un juge, celui du Tribunal de Montfort, qui le condamne pour outrages par paroles et par gestes envers les gendarmes de Saint Meen le 31 mai à 30 francs d’amende plus les frais de justice de 13 francs et 50 centimes.

Pour quelles raisons s’est-il énervé contre les gendarmes? Lui ont-ils rappelé son passé d’ancien bagnard? Les archives du Tribunal de Montfort nous permettront peut-être un jour de le découvrir.

Trois ans après l’altercation avec les gendarmes, Jean-Louis quitte ce monde entouré de sa famille dans sa maison du bourg de Concoret le 29 septembre 1854 à l’âge de 77 ans.

Un sacré héritage

La Maison Allaire dans le bourg de Concoret
La maison Allaire dans le bourg de Concoret

Malgré son passage au bagne et son horrible cicatrice infamante sur le front, Jean-louis a réussi sa réinsertion en se construisant une grande et belle famille et en développant des activités avec sa ferme et son commerce de marchand de vaches qui ont bénéficié à sa descendance.

En effet, après son décès, son fils Emmanuel se marie et installe sa nouvelle famille dans la maison Allaire. Il reprend l’activité de marchand de bestiaux de son père. Il fait toutes les foires et marchés de la région pendant que sa femme et ses enfants s’occupent de la ferme. Les affaires sont prospères. En 1880, la famille Allaire possèdent plusieurs des maisons du bourg de Concoret.

Mon arrière-arrière-grand-mère, la fille d’Emmanuel, Marie Allaire, a repris le flambeau et la légende familiale raconte que quand elle revenait après avoir vendu ses bêtes aux foires de la région, les ventes étaient tellement bonnes que tout l’argent récolté recouvrait entièrement la grande table en bois.

Nouvelles enquêtes en perspective

Astuces généalogiques

Une famille de marchand

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