Les chouans

Plus jeune, comme tous les enfants, j’adorais qu’on me conte des histoires, mais celle que je préférais ce n’était ni le petit poucet, ni le chaperon rouge, mais l’histoire de l’ancêtre chouan. 

Mais, avant d’aller plus loin, faisons un petit rappel historique à ceux qui auraient séché leur cours d’histoire. 

En 1789 débute la Révolution Française. C’est le triomphe des idées des Lumières avec l’abolition des privilèges et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Très vite cette révolution se durcit en faisant chuter la monarchie et en instaurant un régime de Terreur. 

En Bretagne, la constitution civile du clergé et la levée en masse de 300 000 hommes poussent les paysans menés par quelques hobereaux à se révolter contre le nouveau régime. Une contre révolution débute dans l’Ouest de la France. Ces paysans royalistes, appelés les blancs, font des cris de chouette (« chat-huant » en gallo) pour communiquer entre eux à distance. Le surnom de chouan leur sera donné. Une vraie guerre civile éclate entre les royalistes, appelés aussi les blancs, et les partisans de la révolution, les bleus. 

Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, je vous conseille de lire « Quatrevingt-treize » de Victor Hugo ou « Les chouans » d’Honoré de Balzac ou bien de voir le film  « Les chouans » de Philippe de Broca.

Embuscade de Chouans - Musée de la chouannerie, Plouharnel

Le légendaire ancêtre chouan

C’est l’ainé de mes oncles, qui narrait le mieux à mon frère et moi les aventures de notre ancêtre chouan transmises depuis plusieurs générations dans la famille, de père en fils. Avec ses talents de conteur, il refaisait revivre notre héroique ancêtre. Les versions variaient biensûr en fonction de son inspiration, mais une chose était constante dans le récit et connus des différents membres de la famille, c’était que ce brave homme aurait eu pour mission de cacher le trésor des chouans. Ah, j’en ai rêvé de ce trésor! A-t’il réellement existé ou était-ce une belle histoire pour les enfants? En grandissant, j’ai voulu en savoir plus sur cet ancêtre et c’est ce qui m’a un peu poussé à me lancer dans la généalogie et à me passionner pour la période de la révolution française. Pour me l’imaginer, il me suffisait de contempler la grande sculpture de bois qu’avait fait faire mon grand-père qui représentait un chouan avec son chapeau rond, ses culottes bouffantes nommées bragoù bras et sa longue faux.

Mathurin Félix Jean Saillard

En étudiant ma lignée paternelle, le candidat idéal s’appelle Mathurin Félix Jean Saillard. Il est né le 11 janvier 1768 à Saint-Lery (Morbihan). Il est le fils de Mathurin Jan Saillard, meunier au Moulin de la Haye en Gaëlet de Marie Patier. Pendant la révolution, la famille est installée à Saint-Marc à coté du chateau de Comper, où pour les fans de la légende arthurienne, la fée Viviane aurait élevé le chevalier Lancelot.

Cadastre de 1822 - Comper, commune de Concoret
Google Map de 2019 - Comper, commune de Concoret

Les récits sanglants de la Révolution

Pour se rendre compte de sa vie pendant la révolution, il faut lire le passionnant récit des mémoires de l’abbé Guillotin., prêtre réfractaire qui se cacha des révolutionnaires dans un chêne creux et conta jour par jour les luttes entre les royalistes de la commune de Concoret et les patriotes de celle de Paimpont. Une véritable bataille de clochers très sanglante.

Dans son récit, il nous raconte l’incursion des patriotes de la garnison de Gaillarde de Paimpont le mardi matin 17 novembre 1795 : «Avant le jour, une centaine de gens armés, tant soldats de Plélan que patriotes de Gaillarde sont venus à St Marc chez SAILLARD à Comper chez la veuve Louis GUYOMARD et Louis LECOMTE, au bourg Chez Maurice JALLU et puis ils sont allé à Rénihal, le Rocher, le Bran, Haligan et ont rejoint la forêt. Dans cette incursion, ils ont beaucoup pillé et ont emmené jusqu’à Rénihal, deux des GUYOMARD de Comper, enchaînés. Là, ils les ont renvoyés, ne trouvant pas de quoi les accuser »

Il est à noter que la veuve Louis GUYOMARD, voisine des SAILLARD, est la mère de Mathurin Louis GUYOMARD qui le chef chouan du canton de Concoret et qui est tué par les républicains de Gaillarde le mardi 19 avril 1796 près de Gaël.

Un mois plus tard, l’abbé Guillotin décrit les évènements du jour et de la nuit de Noël 1795 : « Les royalistes vont chez les jeunes gens au dessus de 25 ans qui n’avaient pris aucun parti et les obligent à une contribution de 6, 12 ou 24 francs selon leur moyens. Ils vont aussi chez les acquéreurs de chapelainies et leur en font payer le revenu.

L’acquéreur du tertre, Paul MACE, vient de Plélan avec le reste de ses effets, il conduit à Concoret les soldats de Plélan et les patriotes de Paimpont. Les gens ont fait toute sortes de cruautés et de brigandages dans la paroisse. Ils ont été à la Grée chez PAITRENION dont ils ont enfoncé la porte, pour voler. A St Marc chez SAILLARD, ils ont volé 50 francs d’argent et donné à SAILLARD un coup de baïonnette à l’épaule. Ils ont volé à la Jeannette, à la Gourichais, à Fontaine-Bouse où ils ont maltraité Mathurin ROSSELIN et pris tout son argent. Ils ont tiré 3 coups de fusil sur Monsieur REGNARD prêtre mais ils l’ont manqué. Aux Fossettes ils ont pillé chez la veuve PATIER, puis chez monsieur HOUSSIN aux Chênots, puis au bourg chez la veuve FILY, la veuve VIALET, MORICE et autres à Brandeseul, ils ont pillé chez la veuve GUILLOTIN et DUNO à la Chauvelaie , au Vaubossard ils ont pillé aussi, ils ont pillé surtout chez ma mère ou ils ont installé une espèce de corps de garde, menaçant toujours de fusiller ceux qui leur faisaient quelques représentations. Le soir, ils s’en sont retournés, chargés de leurs vols. Il y avait un horloger occupé à raccommoder l’horloge de Concoret, il logeait aux Chênots, ils l’ont emmené avec eux, l’ont tué et ont laissé son cadavre nu entre l’abbaye de Paimpont et La Forge, sans autre motif que pour avoir son argent et les montres que les gens lui avaient données à raccommoder. »

 Le récit de l’abbé Guillotin est assez glaçant. Sur le coup de baïonnette, est-ce Mathurin Félix Jean ou son père qui le prend? Je pense que c’est son père et j’imagine que le jeune Mathurin lui guerroyait du coté des royalistes.

Le 5 mars 1796, l’abbé Guillotin nous apprend que la garnison de Gaillarde accompagnée de quelques particuliers de l’endroit, cherchant par Concoret les trois soldats arrêtés le jour précédent s’est saisie de Léry THOMAS chez SAILLART à Comper, à cause que ses fils sont royalistes, et l’a fait mourir de six coups de fusils dans la pâture de la Juglanne. Son cadavre y est resté jusqu’au 8 au soir depuis le 5 au matin. Les gens du Pertuis du Faou l’ont apporté au cimetière de Concoret. 

L’acte de décès du 6 mars du pauvre Léry THOMAS précise qu’il a été fusillé la veille dans la Noe proche Lagrée de Comper par une troupe de gens armés qui furent le prendre chez Mathurin Saillard étant à faire un habit au dit Saillard, le dit Lyri Thomas étant tailleur d’habit.

Cette haine entre les deux villages perdurent jusqu’en 1800 où la nuit du 4 février, environ 80 soldats et patriotes réfugiés de la forge de Paimpont, font un affreux pillage de linge et bestiaux chez SAILLART et la veuve GUYOMART de Comper.

Vie de famille

Après les troubles révolutionnaires, Mathurin se marie le 30 mai 1802 avec Marie Reine Rosselin fille de Mathurin Rosselin, cité plus haut et qui a aussi subi les violences des patriotes. Son épouse lui donne au moins cinq enfants. 

En 1812, il vit toujours à Comper et y est cultivateur. Un acte notarial passé devant Jean-Baptiste Thebault (Gaël) le  20 janvier 1812 et conservé curieusement aux archives de Loir-et-Cher (1 J 110/31) nous apprend que « Mathurin Saillard, cultivateur à Conpère, commune de Concoret (Morbihan) vend pour 180 francs une terre de 14 a 18 ca, située à Conpère, à Jean Rollant, cultivateur au même lieu.» 

Une mort loin de chez lui

Mathurin décède le 6 juillet 1819, pas à Comper, mais  au lieu dit Dinchin à Saint Germain de Prinçay en Vendée où il vit loin de son épouse et où il y est domestique. Cette mort en Vendée en tant que domestique est bien surprenante.

En faisant des recherches sur le lieu de sa mort, je découvre que le château de Dinchin appartient à Louis-Dominique Ussault, maire de la commune de Saint Germain de Prinçay, chevalier de Saint-Louis et surtout chef vendéen. 

Mathurin Saillard, le chouan présumé, a-t-il connu Ussault ou un de ses proches pendant la révolution? A t’il participé à la petite Chouannerie de 1815? Qu’est ce qui l’a mené en Vendée? 

Aujourd’hui, le mystère reste entier. Peut-être un jour des documents me permettront de résoudre cette enigme. 

Et vous, quelles sont les légendes familiales que vous avez ou souhaitez confirmer?

Mon lien avec Mathurin Félix Jean Saillard

Sources:

– Le registre de Concoret – Mémoire d’un prêtre réfractaire, publié sur le manuscrit de l’abbé Guillotin

– https://broceliande.brecilien.org/Guyomard-Mathurin-Louis

– https://broceliande.brecilien.org/Guillotin-abbe-Pierre-Paul


10 commentaires

Catherine PELLEN · 4 novembre 2019 à 8 h 57 min

Magnifique sculpture en bois et bel article. Merci.

    Yann · 4 novembre 2019 à 22 h 14 min

    Merci Catherine

Christelle · 4 novembre 2019 à 9 h 27 min

C’est un article passionnant. Je suis toujours impressionnée que de tels récits puissent se transmettre à travers les générations ! Je n’ai rien d’équivalent dans ma famille…

    Yann · 4 novembre 2019 à 22 h 01 min

    Merci Christelle. Oui, c’est une chance d’avoir de tels récits et ma curiosité m’a poussé à le vérifier.

Jean-Marc HIDIER · 4 novembre 2019 à 12 h 03 min

Article très documenté et passionnant. L’abbé Guillotin était-il apparenté au célèbre inventeur de la machine qui fit les mauvais jours de la Terreur

    Yann · 4 novembre 2019 à 22 h 09 min

    Cher Jean-Marc, merci pour votre commentaire. Joseph-Ignace Guillotin, le promoteur de la guillotine, et sa famille sont originaires de la région de Saintes, donc si il y a une parenté, elle est lointaine.

Emilie · 5 novembre 2019 à 16 h 19 min

Super article! J’ai un ancêtre qui était dans l’armée royale vendéenne, il sera le sujet de ma lettre F 🙂

    Yann · 5 novembre 2019 à 19 h 04 min

    Merci Emilie. Vivement la lettre F 😉

R comme le Révolutionnaire Pierre Morfouesse - Enquête de notre histoire · 22 novembre 2019 à 0 h 23 min

[…] un de mes premiers articles, je vous ai présenté mon ancêtre chouan, Mathurin Félix Jean Saillard, vivant à Concoret, et je vous expliquais comment avec sa famille il avait été la cible des […]

U comme l'Ultime soldat de Napoléon - Enquête de notre histoire · 25 novembre 2019 à 11 h 59 min

[…] Pierre Morfouasse, du village de Paimpont qui traumatisait mes ancêtres royalistes comme Mathurin Saillard du village de Concoret. Un des frères de Pierre, Toussaint Augustin Morfouasse a fait une belle […]

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